Projet
de révision de la loi sur les stupéfiants:
un
démantèlement de la législation anti-drogue
<>
Jean-Philippe
Chenaux, Centre Patronal, Paudex/Lausanne
I.
La politique de la drogue en Europe (développements récents)
II.
La prescription d’héroïne
III.
Le principe d’opportunité appliqué aux consommateurs
de drogues «dures»
IV.
L’ancrage de la politique des 4 piliers dans la loi
V.
Le renforcement du rôle moteur de la Confédération dans la
politique de la drogue
VI.
La légalisation de facto du cannabis et les sept mensonges du
lobby de la drogue
VII.
L’alibi du «renforcement de la protection de la jeunesse»
Conclusion
Projet
de révision de la loi sur les stupéfiants:
un
démantèlement de la législation anti-drogue
Exposé
présenté par Jean-Philippe Chenaux[1]
lors de la séance de la Commission de la sécurité sociale et de la
santé publique du Conseil national, le 23 octobre 2002, à Berne
Il
y a quelques années, la cheffe du Département fédéral de l’Intérieur
(dont dépend l’Office fédéral de la santé publique) avait plaidé
la cause de villes qui se veulent «le laboratoire où des
apprentis-sorciers prennent des risques»[2].
La phase expérimentale est aujourd’hui terminée. On passe au démantèlement
de la législation anti-drogue.
Le
projet de révision de la loi fédérale sur les stupéfiants (LStup)
adopté par le Conseil fédéral en mars 2001 ne propose pas seulement
la dépénalisation de la consommation du cannabis et de ses actes préparatoires
(petit trafic). Il prévoit pour la culture du «chanvre à drogue»
et le commerce des produits cannabiques qui en dérivent, ainsi que
pour la consommation de toutes les autres drogues, des dispositions
qui vont très loin dans la direction de Droleg, initiative qui a
pourtant été balayée par le peuple en 1998. Si le Parlement devait
accepter les modifications proposées, et en l’absence – il est
vrai peu probable – d’un référendum, ce
projet ferait de la Suisse
un marché de toutes les drogues beaucoup plus redoutable encore que
celui des Pays-Bas.
I.
La politique de la drogue en Europe (développements récents)
La
Suisse, de par sa position centrale en Europe, son rôle de place
financière internationale, ses activités dans le domaine humanitaire,
ne saurait procéder à une révision de sa loi sur les stupéfiants
sans tenir compte de la situation dans le reste du continent et des
conventions qu’elle a signées dans le cadre des Nations Unies.
Dans
le Message concernant la révision de la LStup du 9 mars 2001,
les pages consacrées à l’évolution de la politique internationale
en matière de drogue (pp. 3548-3550) mettent l’accent sur les
mesures ou les projets de libéralisation du marché de la drogue en
Europe, donnant l’impression qu’il s’agit là d’un mouvement
irréversible allant «dans le sens de l’histoire». Or il n’en
est rien. Des développements récents montrent au contraire que les
politiques laxistes n’ont plus le vent en poupe.
Le
signal a été donné en janvier dernier par l’assemblée
parlementaire du Conseil de l’Europe, lorsqu’une
majorité de députés de tous horizons politiques a rejeté le rapport
Flynn sur la toxicomanie[3],
qui célébrait les très hypothétiques vertus du modèle suisse des
quatre piliers.
En
Suède, le premier ministre Göran Persson a déclaré haut et
fort dans son discours d’ouverture de la session parlementaire, le 1er
octobre 2002, que les
drogues devaient être combattues et que le plan
d’action prévu à cet effet pour la période 2002-2005 avait été
doté d’un budget de 325 millions de couronnes (52 millions de
francs). Le chef du gouvernement, issu de la social-démocratie, a
annoncé toute une série de mesures visant non à la prétendue réduction
des risques (harm reduction) chère à l’Office fédéral
de la santé publique (OFSP), mais à une
réduction de l’offre et de la demande de drogues, seule
façon d’obtenir des résultats dans la lutte contre la toxicomanie.
Je cite quelques-unes de ces mesures pour vous montrer que, dans ce
pays scandinave, comme dans tous les pays qui nous entourent, on
ne veut pas «vivre avec la drogue».
La
Suède va augmenter le nombre de lieux de réunion sans drogue et
renforcer les réseaux anti-drogue prévus pour les jeunes. Les soins
prodigués aux consommateurs de drogue vont être développés. Le
nombre de places dans les maisons de traitement spécialisées pour
les jeunes sera augmenté. Des ressources supplémentaires seront
allouées au Coordinateur national anti-drogue, qui a ouvert un secrétariat
baptisé «Mobilisation contre les drogues». Le nombre des policiers
engagés dans la lutte contre le trafic de stupéfiants sera lui aussi
accru et les contrôles exercés aux frontières renforcés. De
nouvelles initiatives pour la lutte contre le crime organisé seront
prises[4].
Au
Danemark voisin, le gouvernement a finalement renoncé
à son projet de distribuer de l’héroïne aux héroïnomanes. Des
initiatives sont en cours pour lutter contre le trafic de drogue
notamment dans le quartier «alternatif» de Christiania, à
Copenhague, en face de Malmö, où viennent s’approvisionner de
nombreux jeunes Suédois. L’effet «tâche d’huile» de
Christiania, bien connu des épidémiologues, est dénoncé depuis
longtemps par les autorités suédoises.
Aux
Pays-Bas, pays longtemps considérés dans les milieux
favorables à la légalisation des drogues comme «le» modèle à
suivre, on examine un programme de réforme qui prévoit, outre
l’interdiction des tests des pilules d’ecstasy, la fermeture de
nouveaux coffee shops situés dans les localités proches de la
frontière et diverses autres mesures pour décourager le «tourisme
de la drogue». Ce revirement résulte de la pression de l’opinion.
Il est lié en partie à une augmentation de la consommation de
pratiquement toutes les drogues – cannabis, cocaïne, amphétamines,
ecstasy et champignons hallucinogènes – constatée chez les jeunes,
comme en témoigne la toute dernière enquête du Centre for Drug
Research (CEDRO) et de l’Université d’Amsterdam[5].
L’Italie,
le seul pays européen avec les Pays-Bas dont la politique en
matière de drogue contrevient depuis plusieurs années[6]
à certaines dispositions des conventions des Nations Unies, vient de
se doter pour la première fois d’un plan général de lutte contre
la toxicomanie. Un des points principaux du nouveau projet
gouvernemental italien est d’assurer aux toxicomanes un traitement
axé sur l’abstinence complète de toute consommation de drogue.
Ce projet vise à une réduction drastique de l’offre
et de la demande de drogues, allant très au-delà de la pratique
minimaliste de la prétendue «réduction des risques».
En
Allemagne, le gouvernement du chancelier Schröder
continue de s’opposer résolument à la dépénalisation du cannabis
malgré la pression des Verts. Mme Marion Caspers-Merk
(SPD), déléguée du gouvernement aux questions de drogue, a déclaré
encore récemment qu’une telle mesure serait une erreur. Cette
politique fédérale restrictive coexiste tant bien que mal avec une
politique de «réduction des risques» comportant la mise à
disposition de locaux d’injection et la prescription d’héroïne
à titre expérimental (et non comme «traitement») dans quelques
grandes villes.
En
France,
le nouveau gouvernement examine un certain nombre de propositions en
vue de répondre à la dégradation de la situation sur le front des
drogues, y compris dans les rave-parties et autres soirées
disco. Des institutions scientifiques multiplient les mises en garde
contre toute consommation de drogues, cannabis compris (cf. infra).
Toutes
ces initiatives concourent à la promotion de la santé et à la
protection de la jeunesse. Elles répondent aux exigences des
conventions internationales sur la drogue et s’inscrivent dans le
cadre de la coordination de la lutte contre la drogue au plan
international assurée par l’Organe international de contrôle des
stupéfiants (OICS), gardien des conventions.
Le
projet de révision de la LStup adopté par le Conseil fédéral en
mars 2001 sape ces efforts et porte préjudice à la collaboration
internationale en général et européenne en particulier, puisqu’il
prévoit:
- de
légaliser la distribution d’héroïne;
- de
libéraliser la consommation de produits dérivés du chanvre et
de tolérer largement sa culture et son commerce, allant encore
plus loin dans ce domaine que les Pays-Bas;
- de
restreindre l’obligation de poursuivre pour la consommation
d’autres stupéfiants (drogues «dures» comprises);
- d’inscrire
l’«aide à la survie» et la prétendue «réduction des
risques» dans la loi sous la forme d’un 4e pilier de
la politique de la drogue, avec la perspective de déstabiliser
encore un peu plus les trois autres piliers.
II.
La prescription d’héroïne
L’héroïne
est biffée de la liste des substances interdites (actuel
art. 8, al. 1, lit. b). La «prescription médicale d’héroïne»
accède officiellement au statut de thérapie reconnue (art.
3e), au même titre que les traitements avec la méthadone.
La
loi en vigueur (art. 8, al. 8) précise que «le Conseil fédéral règle
le contrôle périodique de l’application des thérapies, notamment en
tenant compte de l’objectif de l’abstinence». Cette précision
importante n’apparaît plus dans le projet de loi. L’objectif de
l’abstinence n’est même pas mentionné dans les buts généraux
(art. 1, al. 1) fixés par la loi.
Circonstance
aggravante, les critères d’admission dans les programmes de
prescription d’héroïne (art. 8, al. 7, actuel) ne
sont plus définis dans la loi. Ceux-ci ne figureront plus que dans
une ordonnance: l’art. 3e, al. 3, précise en effet que «le Conseil
fédéral édicte des dispositions particulières relatives au
traitement avec prescription d’héroïne». Il se contente de
veiller à ce que l’héroïne ne soit «prescrite qu’à des
personnes dépendantes des stupéfiants pour lesquelles les autres
types de traitements ont échoué ou dont l’état de santé ne
permet pas d’autres traitements» […]. Ainsi, le Conseil fédéral
se réserve la possibilité, à l’avenir, de modifier – et
d’adapter aux demandes du lobby de la drogue – les modalités de
la prescription de stupéfiants dans la vingtaine de centres spécialisés,
et cela sans que la population ni le parlement ne puissent intervenir.
Je rappelle que les Pays-Bas, pays réputé particulièrement laxiste
en matière de drogue, ont fixé la barre beaucoup plus haut qu’en
Suisse pour l’admission dans leur propre programme de prescription
d’héroïne:
-
Age
d’admission:
en Suisse, 18 ans révolus (initialement: 20); aux Pays-Bas, 23
ans.
-
Dépendance
à l’héroïne:
en Suisse, au moins deux ans (et non DIX ans comme le prétend le Message
concernant la loi fédérale sur la prorogation de l’arrêté fédéral
sur la prescription médicale d’héroïne du 3 juillet 2002[7]);
aux Pays-Bas, au moins cinq ans, sur la base de témoignages
documentés, et avec une consommation d’héroïne quotidienne (ou
presque).
-
Traitements
ambulatoires ou hospitaliers impliquant une autre méthode
reconnue:
en Suisse, interruption de deux essais; aux Pays-Bas, preuve de
l’échec d’un traitement de maintenance à la méthadone (avec
une consommation antérieure de plus de 60 mg de méthadone par
jour).
-
Déficiences
d’ordre médical, psychologique ou social dues à la
consommation de stupéfiants:
aux Pays-Bas, la gravité des déficiences est encore précisée.
En
soulignant les différences qui existent entre les deux programmes de
prescription d’héroïne, je n’entends pas pour autant prendre la
défense de celui qui a été expérimenté aux Pays-Bas de 1998 à
2001. Ces essais suscitent actuellement de très vives critiques[8].
L’ancrage
dans la loi de l’héroïne comme médicament et de la distribution
d’héroïne comme un traitement thérapeutique (remboursable par les
assurances) serait une erreur grave qui se doublerait d’une marque
de mépris à l’égard de la communauté scientifique
internationale.
Il
convient de rappeler tout d’abord que la seule évaluation
scientifique indépendante du programme de prescription d’héroïne
est celle qui a été réalisée par des experts de l’OMS pour le
Conseil fédéral, à la demande de l’Organe international de contrôle
des stupéfiants. Or, sur la base de ce rapport publié en avril 1999,
le département Substance Abuse de l’OMS se refusait à
considérer la prescription d’héroïne comme une alternative
thérapeutique ayant fait ses preuves pour des héroïnomanes.
Pour l’OICS, à Vienne, «le projet suisse ne s’appuie pas
sur des résultats scientifiques et médicaux». Aussi
a-t-il déconseillé à tous les autres pays de suivre cette voie[9].
Le
plus grave, dans ce domaine, c’est que les toxicomanes qui
consomment l’héroïne fédérale produite à Edimbourg et
conditionnée à Thoune sont maintenus dans leur dépendance,
voire cimentés
dans leur camisole de force chimique.
Dans
le Message concernant la loi fédérale sur la prorogation de
l’arrêté fédéral sur la prescription médicale d’héroïne du
3 juillet 2002, on affirme disposer de données scientifiques pour la
période allant jusqu’à fin 2000, mais c’est en vain qu’on
chercherait le moindre renseignement sur le nombre de toxicomanes qui,
depuis 1994, date du début des essais, ont quitté
le programme de prescription d’héroïne pour suivre une thérapie
axée sur l’abstinence et qui, deux,
trois ou cinq ans plus tard, peuvent être considérés comme
abstinents. Les seuls chiffres indiqués sont ceux de 175
patients arrivés au terme d’un «traitement à l’héroïne» en
l’an 2000, et de 127 d’entre eux qui ont commencé un traitement
à la méthadone OU une thérapie visant à l’abstinence. Combien,
parmi ces 127 toxicomanes, ont-ils suivi une thérapie axée sur
l’abstinence? Combien, parmi ceux qui ont commencé un traitement à
la méthadone, venaient-ils déjà d’un programme de méthadone
avant de recevoir de l’héroïne? Et surtout, répétons-le, combien
des quelque 2'000 toxicomanes qui ont passé par le programme de
prescription d’héroïne depuis 1994 ont-ils choisi un traitement axé
sur l’abstinence et surmonté leur toxicomanie?
Les
experts de l’OMS demandaient dans leur rapport de mieux
documenter les cas de décès.
Cette demande ne paraît pas avoir été prise en compte. Le Message
du 3 juillet 2002 susmentionné – comme le rapport annuel de
l’OFSP sur Les traitements avec prescription d’héroïne
– sont en tout cas muets sur ce point. Le Rapport final des
mandataires de la recherche sur les essais de prescription médicale
de stupéfiants pour la période 1994-1996 faisait état (p. 91) de 36
décès, dont 17 décès dus au sida et à d’autres maladies
infectieuses, 2 morts par surdose, dues à la consommation de drogues
illégales, et 4 suicides, dont deux au cours du traitement. Il a été
question par la suite de 13 décès venus s’ajouter aux 36 premiers,
mais ce chiffre de 49 décès est aujourd’hui complètement dépassé.
Pourquoi les données permettant de comparer le taux de mortalité
dans les programmes d’héroïne et celui relevé dans les programmes
de méthadone ne sont-elles pas communiquées au public?
Selon
le Rapport final déjà cité, environ 80% des participants qui
sont entrés dans les programmes d’héroïne étaient en bonne,
voire très bonne santé. Qu’en est-il aujourd’hui, après
plusieurs années d’héroïnomanie entretenue par les pouvoirs
publics? Les effets néfastes liés à la consommation d’héroïne
sont très nombreux, allant des infections cutanées au risque de décès
par surdose, en passant par des effets cardiovasculaires, des
atteintes pulmonaires et respiratoires, des désordres
gastro-intestinaux, des atteintes rénales, neurologiques, hormonales
et immunes[10].
L’OFSP
attribue régulièrement la baisse du nombre de décès par
surdoses intervenu ces dernières années à l’effet positif
de la distribution médicalement contrôlée d’héroïne. S’il est
vrai que les décès liés à la drogue ont diminué pendant cinq ans,
de 1995 à 1999, leur nombre était en nouvelle augmentation en
l’an 2000 et l’on verra cette année si cette hausse se
confirme ou non après un léger recul l’an dernier. Ce qu’il
importe aussi de souligner, c’est que c’est justement dans
des cantons qui pratiquent la distribution d’héroïne qu’une
augmentation des décès a été constatée. L’exemple de
Zurich est intéressant à cet égard. La ville investit plus de 10
millions de francs par an dans la distribution d’héroïne. Elle met
à disposition des toxicomanes plus de 300 logements gratuits («Begleitetes
Wohnen»), une demi-douzaine de locaux d’injection, des véhicules
pour la distribution de seringues, de nombreux automates à seringues
dans les lieux publics, etc. Cela n’empêche pas le nombre des décès
dus à la drogue de faire un bond de plus de 30% en l’an 2000 (de 26
à 34). Dans l’ensemble du canton de Zurich, on enregistre 64
surdoses en 2001, contre 45 en 1999. Les scènes ouvertes de la drogue
n’ont pas disparu et se déplacent au gré des circonstances, de la
Bäckeranlage aux parages de la Langstrasse, dans le Kreis 4. Le
canton de Vaud, lui, refuse de participer aux programmes d’héroïne.
Il ne dispose ni d’automates à seringues, ni de locaux
d’injection. Le nombre de surdoses non seulement n’a pas augmenté
dans ce canton, mais il y a diminué en passant de 21 en 1998 à 13 en
2001.
Autre
élément important à relever, les décès de toxicomanes non
inclus dans la statistique des surdoses – notamment les décès
dus au sida et ceux dus aux hépatites – ont cessé de
diminuer en 2000. La diminution observée de 1995 à 1998
s’expliquait par le recours aux nouveaux traitements antiviraux, très
efficaces.
A
l’ombre des campagnes de prévention contre le HIV et l’hépatite-B,
le virus de l’hépatite-C se propage à une vitesse
impressionnante. Aujourd’hui, une majorité des consommateurs de
drogue par voie intraveineuse sont infectés par ce virus et, dans 70
à 85% des cas se développe une maladie chronique qui conduit souvent
à une cirrhose ou à un cancer du foie irréversible. Il serait intéressant
que le public soit informé de l’incidence de ces infections sur le
nombre de décès dus à des hépatites chez les toxicomanes qui
s’injectent des drogues.
Subsidiairement,
la décision de mettre à la charge de l’assurance-maladie la
distribution d’héroïne à des toxicomanes est inadmissible.
Santésuisse, l’ex-Concordat des assureurs-maladie, s’est
dit «consterné» par cette décision et voici, parmi les réactions
recueillies par le Centre Patronal, celle d’un chef d’entreprise:
«Comme aucune pression visant à l’abstinence n’est exercée, ni
aucune limite mise à la distribution, on peut s’attendre à voir
grossir régulièrement l’effectif des personnes dépendantes au bénéfice
de ces mesures.» Dans ces conditions, ajoute-t-il, «c’est vraiment
se moquer des assurés que de vouloir leur faire supporter un coût
qui ressort de la politique de la drogue et non de la santé. De
telles décisions contribuent à jeter le discrédit sur les autorités
fédérales.» Le fait que le nombre de places disponibles pour la
distribution d’héroïne ne soit pas entièrement occupé ne saurait
préjuger de l’évolution de la situation si l’héroïne devait un
jour être considérée par la LStup comme un «médicament» (la
diaphine – nom de marque de l’héroïne – a déjà été
enregistrée comme produit thérapeutique en décembre 2001) et la
prescription d’héroïne, de mesure d’«aide à la survie»,
devenir définitivement un «traitement» relevant du pilier de la thérapie.
La
prescription d’héroïne porte incontestablement atteinte à
l’offre de thérapies résidentielles axées sur l’abstinence.
C’est un prolongement de la dépendance, qui démotive le toxicomane
à imaginer de vrais moyens de sevrage et de réhabilitation. Le
changement de politique en matière de subsides a aggravé la
situation. Plusieurs établissements résidentiels ont dû fermer,
d’autres sont aussi condamnés à plus ou moins brève échéance.
On ne dispose pas de statistiques pour ces deux dernières années,
mais le tableau pour la période 1996-1999 est déjà très parlant:
de 173 communautés thérapeutiques, on est passé à 161, qui offrent
des places pour moins de 2'000 personnes. Le nombre de centres résidentiels
a ainsi déjà diminué de 7%. Aujourd’hui, la baisse doit largement
dépasser 10%.
Dans
le débat sur l’avenir de ce type d’institutions, les critiques se
focalisent sur les coûts, sans prendre en considération la qualité
des soins.
Pour
ce qui est des coûts, il est certain que, sur la durée,
un traitement axé sur l’abstinence revient beaucoup moins cher que
la prescription d’héroïne. Il est rare que des consommateurs réguliers
de drogue puissent rester longtemps intégrés dans la société. Ces
toxicomanes doivent être soutenus toute leur vie par les services
sociaux, les caisses-maladie et l’assurance invalidité.
Pour
ce qui est de la qualité des soins dans les centres résidentiels,
elle n’est pas en cause. Une étude a montré qu’un an après la
fin de la thérapie, deux personnes sur cinq (40%) ne consommaient
plus de drogue. La Fondation du Levant, à Lausanne, avec une cure de
dix mois et une postcure de quatre mois, affiche un taux de succès à
5 ans de quelque 50%. La Fondation des Rives du Rhône, à Sion,
obtient des résultats non moins encourageants avec une cure de deux
à trois ans. Ces institutions risquent toutefois de devoir réduire
leurs prestations si des toxicomanes provenant d’autres cantons ne
sont plus autorisés à y suivre des cures et si le canton ne prend
pas immédiatement et intégralement le relais de l’OFAS et de
l’OFSP sur le plan financier en adoptant le modèle FIDé imposé
par la Confédération.
III.
Le principe d’opportunité appliqué
aux consommateurs de drogues «dures»
Le
principe d’opportunité s’appliquerait à la consommation de
toutes les drogues, drogues dites «dures» comprises, avec la
limitation de l’obligation de poursuivre et de pénaliser la
consommation de stupéfiants sans indication médicale (art. 19d).
Ainsi, la consommation de cocaïne, d’héroïne, d’ecstasy, de GHB
ou de «pilules thaïes» serait autorisée si «les stupéfiants
saisis sont destinés à la consommation personnelle», si «la
consommation personnelle n’a pas lieu en public» et si «l’auteur
n’a pas, par son infraction, donné à un tiers la possibilité
d’en consommer».
La
compétence donnée au Conseil fédéral de limiter l’obligation de
poursuivre les infractions à la loi produirait peu ou prou les mêmes
effets qu’une décriminalisation matérielle, ce
qui serait problématique du point de vue de la légalité. Cela
reviendrait en effet à échapper au principe de la légalité des
poursuites propre au système juridique suisse.
Cela
constituerait une atteinte directe à la compétence des cantons,
qui ont actuellement une approche diversifiée et adaptée à leur
situation particulière dans ce domaine.
Du
même coup, on remettrait en cause l’effet préventif des réglementations
restrictives et l’on porterait un coup terrible à la prévention
primaire et secondaire destinée aux jeunes.
Quand
on connaît le prosélytisme dont sont capables certains consommateurs
de drogues, on ne peut attendre d’une telle disposition qu’une
dissémination accrue de toutes les drogues dans la société.
IV.
L’ancrage de la politique des 4 piliers dans la loi
La
prétendue «réduction des risques» (harm reduction)
et son avatar helvétique, l’«aide à la survie», sont
ancrés dans la loi (art. 1a) au même titre que les trois autres
piliers.
«L’élimination
des lacunes existantes» est l’une des priorités du Conseil fédéral.
Par «lacunes existantes», il faut entendre les disparités d’un
canton à l’autre, notamment dans les offres dites «à bas seuil»
(d’exigences): «shootoirs», matériel d’injection (flashbox dans
les automates où l’obtention de seringues n’est plus liée à la
restitution de seringues usagées), etc.
Les
cantons qui ont refusé jusqu’ici l’ouverture de «shootoirs» (en
Suisse romande, tous sauf Genève) et ceux qui sont opposés à
l’installation d’automates à seringues sur les places publiques
devront s’aligner.
V.
Le renforcement du rôle moteur de la Confédération
dans la politique de la drogue
Des
pouvoirs exorbitants sont donnés à la Confédération en matière de
coordination, de planification, d’orientation
de l’offre, de formation et de recherche
scientifique (art. 3h-l).
La
Confédération pourra intervenir, par exemple, au niveau de la coordination
de l’offre dans le domaine de la «réduction des risques»
et de l’«aide à la survie» en uniformisant les offres de matériel
d’injection (flashbox).
Comme
des études pourront être conduites en vue de l’utilisation médicale
de substances interdites, les essais
effectués pendant six ans (1988-1993) sur plus d’une
centaine de personnes avec du LSD, de l’ecstasy et de la psilocybine
pourront reprendre en toute légalité.
Les
cantons, comme la Confédération, devront faire face à des dépenses
supplémentaires inhérentes à ce que le message du Conseil fédéral
appelle (p. 71) «l’amélioration qualitative et quantitative de
l’offre dans les domaines de la thérapie et de la réduction des
risques». Les
dépenses accrues occasionnées par la «réduction des risques» et
la nouvelle «thérapie» à base d’héroïne seront faites aux dépens
des centres résidentiels offrant des programmes de réhabilitation axés
sur l’abstinence.
VI.
La légalisation de facto du cannabis
Seront
dépénalisés la consommation de «stupéfiants ayant des effets de
type cannabique» et les actes préparatoires à la consommation
personnelle de ces substances (art. 19c). De surcroît, la culture du
chanvre en vue de produire de la drogue, la production et le commerce
de dérivés cannabiques seront tolérés selon le principe de
l’opportunité (art. 19f).
Par
opposition au principe de la poursuite obligatoire, ou de la légalité
des poursuites, le principe d’opportunité prévaut lorsque le
procureur a la possibilité de décider s’il veut poursuivre ou non.
Mais ici, le législateur déléguera au Conseil fédéral la compétence
d’édicter une ordonnance qui fixe les conditions auxquelles les
autorités (y compris la police) devront renoncer à des poursuites pénales.
Les
conditions auxquelles la culture, la production et le commerce seront
tolérés (art. 19f, al. 1 et 2) méritent le détour:
- vente
à des personnes de plus de 18 ans,
- pas
de risque élevé pour la santé (combien de THC?…),
- petites
quantités vendues (5 gr par coffee shop, par jour?…),
- pas
de trouble de l’ordre public,
- aucune
publicité,
- aucune
exportation ni aucun trafic frontalier,
- tenue
d’une comptabilité des opérations par le fournisseur ou le
trafiquant.
L’exportation
et le trafic frontalier empêchés? Il est évidemment illusoire de
vouloir faire respecter de telles dispositions quand on sait que 0,2%
seulement des voyageurs sortant de Suisse sont contrôlés.
La
révision proposée a été soumise au professeur Mark Pieth pour
examen de la conformité avec le droit international. Le
juriste bâlois parvient à la conclusion[11]
que cette révision n’est «pas contraire aux conventions
internationales en ce qui concerne la consommation, la culture et le
petit trafic de cannabis».
Le
Message, publié le 9 mars 2001, ne tient pas compte d’un
autre avis de droit demandé à l’Institut suisse de droit comparé,
à Lausanne, rédigé en mars et juin 2001. Cet avis
[12]délivré
par Martin Sychold, collaborateur scientifique, et contresigné par
Bertil Cottier, directeur adjoint, conclut en substance que le projet
de révision de la LStup est incompatible
avec la Convention de 1961 en ce qui concerne la culture et le
commerce de cannabis, à moins que ne soit créée une régie
d’Etat pour en assurer… le contrôle! Pendant qu’on y est, on
pourrait instaurer un monopole d’Etat comme celui aboli au Maroc par
dahir du 24 avril 1954 ou celui aboli en Tunisie par décret beycal du
23 avril 1953…
Rapport 2001, il
adresse une solennelle mise en garde aux autorités suisses: «Ce
projet de législation déboucherait sur bien autre chose que la dépénalisation
de la consommation de cannabis et des actes préalables à celle-ci»
(§ 224). Ce serait «un pas sans précédent vers la légalisation de
la consommation, de la culture, de la fabrication, de la production,
de la détention, de l’achat et de la vente de cannabis à des fins
non médicales» (§ 225).
L’OICS
est formel: «Cela ne saurait être conforme aux traités
internationaux relatifs au contrôle des drogues, et notamment à la
Convention de 1961.» En outre, «la création d’un marché "licite"
pour le cannabis dans un pays a toute chance d’encourager la
production de cette substance dans d’autres pays, ce qui prive de
sens le système international de contrôle des drogues» (§ 225).
L’OICS affirme enfin qu’«ajouter une nouvelle drogue de la même
catégorie que le tabac et l’alcool constituerait une erreur
historique, surtout au moment où les politiques de lutte
contre l’abus de ces deux substances reçoivent enfin l’attention
qu’elles méritent» (§ 230).
Fait
particulièrement inquiétant, la Suisse n’a pas encore ratifié la Convention
des Nations Unies de 1988 contre le trafic illicite de stupéfiants et
de substances psychotropes. Elle se trouve placée de ce fait
au ban des nations européennes, en compagnie de l’Albanie. La
raison invoquée par Mme Dreifuss a longtemps été le fait
que le débat sur l’initiative Droleg imposait cette abstention
jusqu’à décision populaire connue. Il y a longtemps que Droleg a
été rejetée, mais la convention de 1988 n’a toujours pas été
ratifiée. Le fait est que l’adoption du projet de révision serait
incompatible avec une ratification et que la formulation de réserves
ne serait pas admise. Les juristes de l’OICS, à Vienne, sont
formels sur ce point: la Convention de 1988, article 3, paragraphe 2,
exclut toute forme de dépénalisation des mesures préparatoires,
c’est-à-dire du petit trafic qui serait toléré pour la
consommation personnelle. En d’autres termes, cette convention exige
l’incrimination formelle dans les textes de la culture, de
l’acquisition, de l’importation et de la possession de stupéfiants
en vue de la consommation personnelle. La Convention, au-delà de
cette exigence, ne demande pas de mettre les usagers en prison, mais
au contraire laisse la liberté aux Etats en ce qui concerne les
mesures pénales ou sociales de prise en charge à prévoir.
La
Commission Schild avait essayé de contourner l’obstacle en
proposant que la Suisse formule des réserves:
«Il faudra apporter une déclaration interprétative (c’est-à-dire
que le Conseil fédéral déclare qu’il ne se sent lié par les
dispositions concernant le principe d’opportunité que dans la
mesure où elles sont compatibles avec la législation et la politique
en matière de criminalité en Suisse).
Une
telle position est indéfendable. Il ressort de la doctrine et de la
jurisprudence en matière de droit international qu’un Etat
signataire d’une convention ne peut faire de réserve sur ce qui
constitue le cœur même de cette convention – ce qui
est le cas de l’article 3 de celle de 1988 – sous peine de vider
cette convention de sens et de la rendre sans objet. Du reste, les
quelque 150 Etats qui l’ont ratifiée le savent et aucun ne se
serait permis une telle privauté.
Les sept mensonges du
lobby de la drogue
Les
propositions concernant le cannabis découlent en grande partie du Cannabisbericht,
ou Rapport sur le cannabis (1999), un rapport partiel, partial
et, aujourd’hui, totalement obsolète puisqu’il ne tient pas
compte de la généralisation de nouveaux produits cannabiques à
forte concentration de THC (jusqu’à 20-25% pour la marijuana, et
beaucoup plus pour l’huile de cannabis et le haschisch).
Ce
projet repose sur au moins sept mensonges ou contre-vérités mis en
circulation ou véhiculés par l’Office fédéral de la santé
publique et ses dépendances, puis repris peu ou prou par le Conseil fédéral
dans son Message.
1.
Le premier mensonge est un mensonge par omission. On s’appuie sur le
rejet des initiatives Jeunesse sans drogue (1997) et Droleg (1998)
pour tenter de légitimer le démantèlement de la LStup. On
occulte les conclusions de l’analyse des résultats de ces scrutins.
S’agissant de Jeunesse sans drogue, l’analyse VOX
concluait qu’«il serait hasardeux, et même erroné, d’interpréter
le rejet massif de Jeunesse sans drogue comme un signe
d’encouragement pour une politique beaucoup plus libérale».
S’agissant de Droleg, l’analyse VOX relevait une «grande homogénéité
sociale et politique quant au refus d’une libéralisation des
drogues». Un troisième scrutin, celui sur la distribution d’héroïne
(1999), a été marqué par l’absence de véritable consensus, avec
une courte majorité acceptante à l’échelle nationale et le refus
de cinq cantons romands sur six.
2.
Ecrire, comme le fait le bulletin de l’OFSP Spectra (mai
2001), que «pour plus d’un demi-million de personnes, la
consommation – illégale – de cannabis fait partie du quotidien en
Suisse», relève de la désinformation pure et simple. Ce
chiffre amalgame les nombreux Suisses qui ont fumé un ou deux «joints»
et ceux qui, aujourd’hui, en font un usage récréatif occasionnel
ou quotidien. L’ISPA évalue le nombre des consommateurs quotidiens
à environ 87'000 (6,5% des adolescents et 5% des jeunes adultes).
C’est un chiffre inquiétant, mais sans commune mesure avec celui de
plus de 500'000 fumeurs au quotidien mentionné par les services de
l’OFSP.
Au
demeurant, l’adage «la loi doit suivre les mœurs» que l’on
invoque à l’appui de ces chiffres artificiellement gonflés est un
adage commode qui ne dit pas tout: il y a une part de volontarisme
dans l’organisation sociale et le but du parlementaire et du
magistrat n’est pas de mouiller l’index pour dire d’où vient le
vent. Selon un magistrat genevois, Me Marc Bonnant, «aller
avec le vent, c’est se préparer un avenir de feuille morte».
3.
Prétendre qu’il s’agit de «sortir de la logique de la répression»
est un grossier mensonge quand on sait que la loi actuelle permet déjà,
avec son article 19b, d’exempter le consommateur de toute peine
s’il s’agit de quantités minimes.
4.
Affirmer qu’«une consommation modérée de cannabis ne met
pas la santé plus en danger que la consommation d’autres substances
légalement admises» (Message
du 9 mars 2001, p. 3540) est sans doute le mensonge le plus
grave. S’agissant des seuls effets sur le développement de cancers,
il est établi que le dépôt pulmonaire de goudrons issus de la
combustion de cannabis est environ trois fois supérieur à celui
induit par la fumée de tabac[13].
Le volume du dépôt pulmonaire de goudrons varie en fonction du mode
de consommation du «joint»: beaucoup de consommateurs inhalent plus
profondément la fumée d’un «joint» que celle d’une cigarette.
Outre le risque accru de cancer des voies respiratoires, on a occulté
ou minimisé:
- les
effets sur le système immunitaire («le système immunitaire
humain est relativement résistant aux effets immunosuppresseurs
des cannabinoïdes», note le Rapport sur le cannabis de
1999, p. 29; or, pour ne citer qu’un exemple, la suppression de
l’immunité contre la legionella pneumophila, la bactérie à
l’origine de la maladie du légionnaire, a été confirmée dans
The Journal of Immunology 164/2000);
- la
gaméto-toxicité (douze chapitres de l’ouvrage Cannabis
and
Medicine[14]
font état des travaux originaux qui démontrent avec les dernières
techniques moléculaires que le cannabis, plus que toute autre
drogue psychotrope, cible les gamètes mâles, provoquant une
augmentation des formes anormales);
- les
altérations de l’ADN et des chromosomes (cf. l’ouvrage précité
et notamment ce qui concerne le phénomène d’apoptose ou de
mort cellulaire programmée);
- l’atteinte
neuro-toxique du cerveau (qui induit pertes de mémoire, délires,
psychoses, etc.);
- la
dépendance physique au cannabis (dans le Rapport sur le
cannabis, p. 27, cette dépendance est qualifiée de «très
faible». «La dépendance physique au cannabis est une réalité
que vingt-cinq ans d’études sur le terrain m’ont confirmée»,
estime le Dr Hovnanian, CNID, Contre la drogue,
No 22, mars 2001; la dépendance vis-à-vis du cannabis
serait même aussi forte que celle que provoque la cocaïne, selon
les chercheurs du NIDA, Institut national sur l’abus des drogues,
aux Etats-Unis (Nature Neuroscience, novembre 2000);
- le
syndrome amotivationnel résultant d’une consommation régulière
(«Cité dans la littérature pour la première fois en 1969, il
n’a jamais été confirmé», prétend le Rapport sur le
cannabis, p. 26).
En
France, trois rapports scientifiques publiés en 2001 et 2002 mettent
en garde contre les dangers du cannabis.
L’expertise
collective de l’Inserm publiée en novembre 2001 sous le titre Cannabis:
quels effets sur le comportement et la santé? s’appuie
sur les données scientifiques d’environ 1’200 articles et
documents disponibles en septembre de la même année.
Le
rapport de l’Office parlementaire d’évaluation des choix
scientifiques et technologiques (Opecst), intitulé L’impact éventuel
de la consommation des drogues sur la santé mentale de leurs
consommateurs et rendu
public le 21 février 2002, retient parmi les risques
engendrés par cette drogue l’aggravation des psychoses, délires
hallucinatoires et schizophrénies.
Quant
au rapport de l’Académie nationale de médecine, Drogues
illicites d’aujourd’hui et santé, publié
deux jours plus tôt, il recommande «le bannissement de
toute tentative de banalisation» du cannabis, qui «peut avoir de sévères
conséquences sur le plan physique et psychique, professionnel et
social». Il demande aux politiques d’insister sur «la perte de
liberté que peut induire la consommation de cannabis – surtout
lorsqu’elle est intensive et associée à celle de tabac, d’alcool
et parfois d’autres drogues illicites – et de prendre le
contre-pied de ceux qui préconisent la facilité d’accès au
cannabis au nom justement de la liberté individuelle». Il réclame
«la systématisation» de la recherche de cannabis dans les accidents
de la route et recommande d’«inclure un enseignement spécifique
sur les drogues au cours des études médicales».
5.
Déclarer que la nouvelle législation assurera la séparation
des trafics de stupéfiants est contraire à la vérité.
L’exemple néerlandais montre que lorsque le trafic de drogues «dures»
ne se déroule pas directement à l’intérieur des coffee shops,
c’est dans les abords immédiats de ces établissements qu’on peut
l’observer.
6.
Un mensonge lié au précédent: c’est le refus de voir dans le
cannabis une drogue-palier favorisant l’escalade vers les
drogues «dures». On sait que la consommation d’héroïne
et de cocaïne passe presque obligatoirement par une consommation préalable
de cannabis. Et si l’expérimentation d’une de ces drogues ne
concerne qu’une proportion restreinte des consommateurs de cannabis,
cette proportion représente tout de même un nombre important de
jeunes usagers en chiffres absolus compte tenu de l’augmentation de
la consommation de cannabis dans la population générale.
L’enquête
hollandaise la plus récente montre que l’expérimentation du
cannabis (lifetime) dans la population des plus de 12 ans a
progressé de 15,6% en 1997 à 17% en 2001. Dans la ville
d’Amsterdam, ce taux a passé de 36,7 à 38,1%. La prévalence du
cannabis au cours du mois écoulé (last month prevalence) est
le fait de 408'000 Néerlandais en 2001 contre 325'000 en 1997.
C’est surtout dans la classe d’âge des 20 à 24 ans que cette
augmentation a été la plus forte, faisant un bond de 31,7% en 1997
à 41,9% en 2001. Dans le même temps, l’expérimentation de la cocaïne
(lifetime) passe de 2,1 à 2,9% pour l’ensemble des Pays-Bas
(avec un saut de 9,4 à 10% à Amsterdam), celle de l’ecstasy de 1,9
à 2,9 % et celle des amphétamines de 1,9 à 2,6 %.
Ces
chiffres, reflets de la réalité du terrain aux Pays-Bas, n’ont
rien de commun avec les discours idéologisants et lénifiants du
lobby de la drogue, qui cherche à démanteler la législation suisse
anti-drogue en adaptant à nos conditions un prétendu «modèle
hollandais» – principe d’opportunité en prime – qui est en
train de se solder par un fiasco sanitaire et social.
7.
Les partisans de la dépénalisation parlent régulièrement d’une
expérience à faire sans que l’on puisse prévoir s’il y aura augmentation
ou non de la consommation «dans un premier temps». Il
s’agit là encore d’un mensonge éhonté, puisqu’il existe
plusieurs exemples à l’échelle d’une région ou d’un pays
prouvant la corrélation entre la disponibilité d’une drogue
et la fréquence de son usage. Outre l’exemple emblématique
des Pays-Bas, on peut citer celui de l’Alaska. Cet Etat a été le
premier Etat américain, en 1975, à légaliser la marijuana pour
usage personnel, sous prétexte de ne pas porter «atteinte à la vie
privée». Seize ans plus tard, en 1991, les citoyens de cet Etat repénalisaient
la consommation du cannabis après qu’on ait observé une explosion
de la consommation de ce psychotrope, et même d’autres drogues,
chez les adolescents. Ainsi, en 1989, 45% des élèves des classes
terminales de l’Alaska avaient consommé de la marijuana au cours
des trente jours ayant précédé l’enquête, contre 17% en moyenne
nationale.
VII.
L’alibi du «renforcement de la protection de la jeunesse»
Au
motif de «protéger la jeunesse», il sera interdit de
remettre des stupéfiants, «sans indication médicale», à une
personne de moins de 16 ans.
L’art.
19a prévoit ici l’emprisonnement et l’amende. Il se fonde
sur une disposition du Code pénal (136 CP) qui prévoit
l’emprisonnement ou l’amende pour celui qui aura remis à
un enfant de moins de seize ans – ou mis à sa disposition – des
boissons alcooliques, des stupéfiants et d’autres substances en une
quantité propre à mettre en danger la santé.
Par
ailleurs, l’autorisation d’annoncer les troubles liés à
l’addiction (art. 15 de la LStup en vigueur) sera élargie aux
enseignants, aux assistants sociaux, aux corps de police et aux
tribunaux (art. 3c).
Dire,
comme c’est le cas ici, qu’une dépénalisation doit
aller de pair avec une action musclée de prévention
est hypocrite. C’est dire une chose et son contraire. «Voilà un
vrai discours de pompier incendiaire!» a lancé Mme Françoise
Buffat (Tribune de Genève, 18.4.2001), pour qui «nous vivons
dans une société molle, permissive et tellement culpabilisée
qu’elle n’ose plus rien interdire».
Conclusion
La
révision de la loi proposée se traduirait par des
atteintes gravissimes à la santé liées à une augmentation de la
consommation de drogues, avec une augmentation concomitante et inéluctable
des charges sociales.
Prétendre
que des économies seraient réalisées au titre des activités de
police et de justice est irréaliste. C’est vouloir ignorer que
maints consommateurs de stupéfiants sont aussi sous le coup d’une
inculpation pour d’autres délits. La dépénalisation, dans ces concours
d’infractions, n’aurait qu’un faible impact sur l’activité
des offices judiciaires (juges d’instruction et tribunaux). On peut
aussi penser que le volume des délits grossira avec l’augmentation
de la production, du commerce et de la consommation de produits
cannabiques qui résulterait à coup sûr d’une dépénalisation de
la consommation et de ses actes préparatoires.
La
révision proposée saperait tous les efforts de prévention des
parents, des enseignants et des éducateurs. Elle faciliterait
l’entrée en toxicomanie: en effet, elle priverait les
adolescents d’un utile interdit en le déplaçant vers des drogues
comme l’héroïne et la cocaïne, mais aussi vers l’ecstasy, le
GHB et autres «pilules thaïes». Les éducateurs sérieux
s’accordent à le reconnaître: les interdits permettent aux
adolescents de construire leur personnalité et de la structurer.
Ce
sont encore une fois les plus faibles et les plus vulnérables
de la société qui pâtiraient d’une telle révision.
Comme
toutes les mesures qui «positivent» la consommation de drogue, cette
révision constituerait aussi un formidable
signal
pour les dealers.
La
Suisse, déjà qualifiée en Allemagne de «Paradies
für Kiffer»[15],
se retrouverait complètement isolée
au sein d’une Europe qui refuse de légaliser l’usage de stupéfiants.
Elle créerait un puissant
«appel d’air»,
devenant un super-marché
de toutes les drogues.
Il
appartient maintenant au parlement de faire passer l’intérêt général
et la recherche du bien commun avant les revendications du lobby de la
drogue.
Le
peuple suisse devrait de toute façon avoir le dernier mot.
JPC/23.10.2002
A
l’heure du débat
Mme
Menétrey (Verts/VD) exprime des réserves sur deux points du projet
de loi:
a)
«Est-il correct de faire figurer la prescription d’héroïne dans
la thérapie plutôt que dans l’aide à la survie?»
Réponse:
le transfert de la prescription d’héroïne dans le pilier thérapie
ne ferait qu’aggraver la situation actuelle.
b)
«Ne devrait-on pas renforcer les conditions d’admission dans les
programmes d’héroïne?»
Réponse:
les conditions fixées aux Pays-Bas peuvent être considérées comme
plus rigoureuses que celles prévalant en Suisse, mais l’expérience
hollandaise conduite entre 1998 et 2001 fait elle-même l’objet de sévères
critiques aux Pays-Bas.
Mme
Egerszegi (rad./AG): «Que fait-on des personnes fortement dépendantes
et très atteintes dans leur santé qui n’ont pas supporté un
traitement à la méthadone ou axé sur l’abstinence?»
Réponse:
on retrouve précisément ces personnes très atteintes dans leur santé
parmi les 33% de participants qui ont quitté plus ou moins rapidement
les programmes de distribution d’héroïne, ne supportant pas les
contraintes liées à la distribution. Cette question reste donc sans
réponse.
|